Lire autrement pour apprendre comme les autres : livres numériques, handicap et inclusion
A chaque nouveau numéro de Médiadoc un article est publié en ligne en accès libre. Pour le numéro 35, nous partageons ainsi un article du dossier sur l’accessibilité, par Luc Maumet, consultant.
Être un élève rencontrant des difficultés d’accès à l’écrit en raison d’un handicap, c’est, le plus souvent, être confronté au cours de sa scolarité à d’importantes difficultés pour se procurer des livres dans des formats accessibles.
Cette extrême pénurie documentaire, qui prévaut encore parfois en France, est souvent décrite comme « la famine de livres » : des élèves ont faim de lecture, mais les livres susceptibles de répondre à leurs besoins manquent ou, plus dramatique encore, ces livres existent mais ils n’y ont pas accès.
Les conditions d’accès à l’écrit des élèves empêchés de lire en raison d’un handicap sont donc beaucoup moins favorables que celles des élèves valides. Pourtant, en 2025, des solutions techniques éprouvées et un cadre légal très favorable nous ont déjà permis de faire des progrès considérables et annoncent un futur où l’égalité des droits en la matière sera une réalité.
Le livre numérique : un levier indispensable pour l’inclusion
De multiples formes spécifiques de livres en papier peuvent répondre aux besoins de ce groupe de lecteurs. Mais le nombre de titres disponibles en adaptation papier reste très faible. Ce sont souvent des adaptations partielles (on ne dispose que d’une partie du livre dans un format accessible), et plus généralement leur disponibilité est très limitée. Les adaptations sur papier restent irremplaçables dans l’éducation des élèves empêchés de lire en raison d’un handicap mais elles ne peuvent pas répondre à l’ampleur des besoins.
C’est le livre numérique qui s’impose à la fois pour ses qualités propres mais aussi en raison de l’effet de levier qu’il offre : possibilités de duplication quasi infinies pour des coûts très faibles, ce qui en fait un outil indispensable dans un contexte d’extrême pénurie de moyens.
De surcroît le livre numérique permet, par la richesse des catalogues proposés, d’éviter l’effet de saupoudrage désastreux lié à certaines autres formes du livre accessible dont le nombre de titres très limité ne permet pas de répondre à la demande. Rappelons que les besoins des élèves en situation de handicap sont aussi larges que ceux des autres élèves : « cocher la case » en proposant quelques livres papier adaptés est inefficace.
Par « livre numérique », nous entendons à la fois le texte numérique (EPUB [1]...) et le livre audio, deux formes étroitement indissociables. Indissociables, d’abord, parce que les élèves handicapés lisent souvent les livres en texte numérique en les écoutant lus par une voix de synthèse, les utilisant de fait comme des livres audio aux fonctionnalités avancées. Mais aussi parce que plusieurs formes de livres numériques sont complètement hybrides : elles proposent à la fois une version en texte numérique, telle qu’on peut la lire dans un logiciel de traitement de texte, et l’audio du livre (par exemple, un ensemble de fichiers MP3). Enfin, et c’est, il nous semble, l’une des missions centrales des professeurs documentalistes lorsqu’ils accompagnent des élèves en situation de handicap, de promouvoir la multiplicité et la complémentarité des modalités d’accès à l’écrit, chacune ayant ses qualités propres mais aussi ses limites.
Il existe trois grandes sources principales de livres numériques dans des formats accessibles : l’offre commerciale, l’offre produite dans le cadre de l’exception au droit d’auteur en faveur des personnes en situation de handicap, et l’offre illégale.
Il peut sembler étonnant d’aborder ici la question de l’offre illégale. Pourtant, en raison de son ampleur (en nombre de livres) et de l’influence qu’elle a aujourd’hui sur les possibilités d’accès à l’écrit des personnes en situation de handicap, il est essentiel que les professeurs documentalistes en connaissent la réalité afin de pouvoir proposer, en parallèle, des services de qualité.
Bien entendu, les professeurs documentalistes ne peuvent en aucun cas recourir à cette offre illégale. Mais savoir que les plus investis des parents téléchargent régulièrement des livres accessibles au format EPUB sur Z-Library [2] pour répondre aux besoins de leurs enfants en situation de handicap constitue un prérequis pour comprendre l’environnement dans lequel le professeur est amené à travailler.
Ceci étant posé, les deux sources auxquelles les professeurs documentalistes vont effectivement pouvoir s’approvisionner sont, d’une part, l’offre commerciale et, d’autre part, l’offre produite dans le cadre de l’exception au droit d’auteur en faveur des personnes handicapées.
L’offre commerciale de livres audio
Le passage du CD au dématérialisé pour les livres audio du commerce a eu un très fort impact sur la capacité des Centres de Documentation et d’Information (CDI) des collèges et lycées à proposer ce type de ressources. Le CD, qui peut être acheté, prêté et mis en évidence dans l’espace physique de la bibliothèque, avait un certain nombre de qualités. Mais les familles sont de moins en moins équipées et cette technologie est en train de disparaître.
Désormais, les livres audio du commerce sont proposés sur des plateformes commerciales, mais, à notre connaissance, très peu de CDI proposent ces ressources. Lorsque c’est le cas, cela passe par les services des bibliothèques municipales ou départementales. Hélas ces services ne sont pas accessibles pour l’instant pour beaucoup de personnes en situation de handicap car ils ne répondent pas à leurs besoins techniques [3].
On notera l’importance de l’offre de livres audio libres de droits : adaptations sonores de textes élevés dans le domaine public que l’on peut trouver sur des sites comme litteratureaudio.com.
Le « livre numérique texte » dans le commerce : le format EPUB
L’EPUB est un format de livre numérique qui, d’abord porté par la communauté des personnes déficientes visuelles via le Consortium DAISY, s’est imposé mondialement pour la distribution commerciale de livres numériques. C’est ce format que l’on retrouve chez presque tous les marchands, à l’exception d’Amazon. L’EPUB présente des qualités d’accessibilité très étendues : il peut être lu en audio avec une voix de synthèse, en braille éphémère [4] ou sur un écran, en adaptant l’affichage autant que nécessaire.
Mais les modalités de distribution et de commercialisation des EPUB en France comportent encore de nombreuses limites en matière d’accessibilité. Dans les canaux de distribution traditionnels, les livres numériques EPUB n’offrent toujours pas une expérience de lecture satisfaisante aux élèves dont les besoins d’adaptation sont les plus importants, en particulier les enfants et adolescents aveugles. On notera toutefois que l’offre proposée, par exemple, par une bibliothèque départementale peut faciliter grandement les conditions d’accès à l’écrit d’élèves dyslexiques ou confrontés à d’autres troubles du neurodéveloppement, dont les besoins d’adaptation sont moins importants. Reste pour les professeurs documentalistes à réussir non seulement à travailler avec ces catalogues, mais aussi à offrir aux usagers potentiels une médiation différenciée, expliquant à qui l’expérience peut bénéficier et pour qui elle sera inutile. Une visite de la bibliothèque municipale et toute autre actions coordonnée avec les bibliothèques territoriales constituent autant d’occasions d’accompagner les élèves dans la découverte des services numériques qu’elles fournissent.
Mobidys
Mobidys [5] occupe une place singulière dans l’offre commerciale, en proposant des livres numériques « FROG » spécialement conçus pour les élèves présentant des troubles du langage et des apprentissages. Bien que vendus dans le circuit commercial, ces ouvrages s’appuient sur des technologies et des savoir-faire développés dans le cadre de l’exception handicap. L’interface de lecture permet d’activer divers niveaux d’adaptation, segmentation du texte, aides visuelles, mise en évidence syllabique, qui facilitent fortement la compréhension. Mobidys constitue ainsi une passerelle entre l’édition adaptée et l’édition générale. Pour les professeurs documentalistes, cette offre représente un complément précieux aux EPUB traditionnels, particulièrement pour les élèves dyslexiques.
L’Acte européen d’accessibilité
L’Acte européen d’accessibilité [6] est entré en vigueur en juin 2025. Il impose aux éditeurs de commercialiser leurs livres numériques dans un format accessible et via des canaux de distribution eux-mêmes pleinement accessibles pour les personnes en situation de handicap. En pratique, le format choisi est très proche de l’EPUB. Cela signifie que les professeurs documentalistes en capacité de mobiliser l’offre commerciale de livres numériques texte vont pouvoir proposer à leurs élèves un nombre croissant de livres accessibles (qu’il s’agisse des fichiers eux-mêmes, des verrous de protection ou de l’expérience de prêt).
Les CDI qui utilisent les services de bibliothèques numériques de leurs bibliothèques municipales ou départementales devraient ainsi bientôt pouvoir garantir une égalité d’accès entre élèves en situation de handicap et élèves valides. On notera que, pour l’instant, à notre connaissance, ces offres restent encore largement inaccessibles ; la loi doit encore produire ses pleins effets.
On l’a vu : en dépit de progrès techniques notables, des obstacles persistent pour que les CDI puissent pleinement travailler avec l’offre commerciale de livres accessibles. Rappelons que les parents d’enfants handicapés, moins soucieux du strict respect de la législation, s’emparent déjà des fichiers produits par les éditeurs, qui présentent très souvent d’excellentes caractéristiques d’accessibilité, via l’offre pirate. C’est encourageant, car cela signifie que la dernière étape à franchir relève surtout d’une amélioration des conditions de distribution.
L’exception handicap
Beaucoup de livres numériques restent inaccessibles aux personnes en situation de handicap, en raison des formats produits, des verrous numériques ou de plateformes de vente et de prêt elles-mêmes inaccessibles. Pour y remédier, la France a instauré une exception au droit d’auteur [7] qui permet à des structures agréées de produire et/ou de diffuser des versions accessibles sans demander d’autorisation aux ayants droit.
En pratique, une association ou une bibliothèque bénéficiant de l’exception handicap peut, par exemple, acheter un livre en librairie, le faire lire à haute voix et distribuer l’enregistrement numérique à des personnes handicapées, sans avoir à demander d’autorisation ni à rémunérer les ayants droit.
Les livres adaptés ainsi produits peuvent être distribués sans limite et sans obligation de leur attacher des verrous numériques, à condition que leur usage soit réservé aux élèves handicapés.
Les professeurs documentalistes n’ont, dans la très grande majorité des cas, pas les ressources pour faire de leurs CDI des structures productrices de livres adaptés. En revanche, ils peuvent redistribuer le contenu déjà produit dans le cadre de l’exception handicap. Et, nous allons le voir, le catalogue disponible est aujourd’hui très large.
Si une demande est effectuée pour un élève donné, par exemple, demander un livre à une association et le remettre à un élève, il n’est pas nécessaire d’effectuer une demande d’inscription ou d’agrément. En revanche, lorsque le ou la professeur·e documentaliste souhaite créer une bibliothèque numérique locale et quand le nombre d’élèves concernés est important, il faut entamer des démarches d’habilitations. Elles sont simples, mais se font au niveau de l’établissement scolaire.
PLATON
Un pourcentage notable des livres produits dans le cadre de l’exception handicap est mutualisé sur la plateforme PLATON, maintenue par la Bibliothèque nationale de France. Les structures habilitées au titre de l’exception handicap ont accès à PLATON et peuvent y télécharger des livres numériques adaptés par les structures productrices pour les remettre à leurs élèves.
Les pouvoirs publics annoncent pour 2028 la création d’un Portail National de l’Edition Accessible et Adaptée (PNEAA), qui devrait poursuivre les efforts de PLATON en présentant, dans une plateforme unique, non seulement les livres adaptés dans le cadre de l’exception handicap, mais aussi les livres nativement accessibles commercialisés par les éditeurs. Ce portail devrait proposer des accès spécifiques aux professeurs documentalistes et des options de recherche pour les documents scolaires et universitaires.
La médiathèque de l’Association Valentin Haüy (AVH)
La médiathèque de l’AVH produit et distribue, dans le cadre de l’exception handicap, des livres adaptés aux besoins des personnes en situation de handicap. Elle propose ainsi un riche catalogue de 80 000 livres audio au format Daisy (du MP3 structuré, aisément lisible sur tous les lecteurs audio). Ces livres sont disponibles gratuitement pour les élèves handicapés. De plus, l’AVH dispose d’une très intéressante collection de 11 000 livres dans un format Daisy offrant à la fois la version audio du livre et la version en texte numérique. Enfin, l’AVH dispose de la plus importante offre en France de livres en braille numérique (destinés à être lus sur des afficheurs braille).
Les professeurs documentalistes peuvent télécharger ces livres au nom d’élèves en situation de handicap. Il est aussi possible de bénéficier d’un accompagnement de la part de l’AVH dans la compréhension du cadre légal et des spécificités techniques des dispositifs.
La médiathèque de l’Association Valentin Haüy rend aussi accessibles en livre audio les livres du Prix des Incorruptibles [8] (à partir du CE1). C’est un outil pour inclure les élèves empêchés de lire en raison d’un handicap.
L’Association des Donneurs de Voix (ADV)
L’ADV [9] travaille elle aussi dans le cadre de l’exception handicap. Elle produit exclusivement des livres audio et propose un catalogue de 25 000 livres. Elle travaille plus spécifiquement à rendre accessibles les œuvres étudiées en primaire, au collège et au lycée, et propose un catalogue de plus de 3 000 de ces adaptations en livres audio.
Le catalogue mondial de l’ABC
Un traité international, le traité de Marrakech [10], permet l’échange transfrontière des livres dans des formats adaptés produits dans le cadre de dispositifs similaires à l’exception handicap française. L’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, qui administre le traité de Marrakech, est à l’initiative du Service Mondial d’Échange de Livres de l’Accessible Books Consortium [11]. Cette plateforme propose plus d’un million de livres adaptés, dans 18 formats et 80 langues, dont plus de 120 000 en français. Un catalogue de plus de 500 000 livres est librement consultable en France [12], et les élèves handicapés ou leurs représentants peuvent obtenir des identifiants pour télécharger gratuitement tous les livres dont ils ont besoin.
Promouvoir l’offre de livres numériques accessibles dans les centres de documentation
La loi française impose aux sites internet et portails des centres de documentation d’être pleinement accessibles au sens du Référentiel Général d’Amélioration de l’Accessibilité (RGAA) [13]. C’est à la fois un ensemble de règles pour produire des plateformes pleinement utilisables par les personnes empêchées de lire en raison d’un handicap, mais aussi une méthode de détection des défauts d’accessibilité. Le portail ou le site internet d’une bibliothèque, c’est sa vitrine. Avoir un portail ou un site qui n’est pas utilisable par les élèves handicapés, c’est mettre un panneau dans la vitrine les invitant à passer leur chemin. À l’inverse, un site accessible offre aux élèves handicapés la capacitation dont ils ont besoin pour s’autonomiser et avancer comme les autres.
La Fédération des Aveugles de France [14] maintient un Observatoire du respect des obligations d’accessibilité numérique. Elle offre les ressources nécessaires pour améliorer l’accessibilité de son site ou de son portail.
Promouvoir l’inclusion
Promouvoir les livres dans leurs formats accessibles passe par le fait de proposer une offre inclusive. Disposer, par exemple, d’une sélection de livres mise en avant au centre de documentation dans un format traditionnel (papier) et dans un format accessible (par exemple, en livre audio) est un gage de réussite. Cela permet de mettre en avant le projet lui-même, par exemple l’accès à une sélection de livres à l’occasion d’un évènement, et non les spécificités des modalités d’accès à l’écrit de tel ou tel groupe d’élèves. Le Prix des Incorruptibles, dont l’AVH rend la sélection de livres accessible en audio, est un parfait exemple de cette démarche. Il permet aux professeurs documentalistes de faire participer tous les élèves, qu’ils soient empêchés de lire en raison d’un handicap ou non.
En conclusion
Les élèves empêchés de lire en raison d’un handicap doivent pouvoir découvrir l’ensemble des solutions susceptibles de les accompagner. La plupart mobiliseront, au cours de leur vie, plusieurs modalités d’accès à l’écrit. Il revient donc au professeur documentaliste de mettre en lumière cette diversité, par exemple en présentant une même œuvre sous différents formats, notamment numériques. Cela permet aux élèves concernés d’expérimenter et rappelle à tous que l’essentiel demeure l’accès au texte, quelle que soit la manière de lire.
